Laurent Fabius: Avis de tempête sur lEurope et sur la France !
Si l’Europe ne prend pas conscience de la réalité de la mondialisation, elle risque de devenir d’ici quelques années un sous-traitant industriel, voire un désert. Version longue d’une tribune publiée par Le Figaro.
Je sais bien que les prises de positions abondent sur l’analyse de la globalisation. Pas un journal, pas un colloque sans que la question ne soit évoquée. Et pourtant, ce qui me frappe, c’est moins la fréquence des évocations que la myopie qui souvent les accompagne.
On nous répète que la mondialisation est un fait – c’est l’évidence –, qu’il serait suicidaire de la nier – autre évidence –, mais on ajoute qu’elle sera nécessairement bénéfique pour tous – ce qui est plus que discutable. Sur le plan économique, il s’agirait d’une simple application de la vieille théorie des « avantages comparatifs » : avec le développement des échanges internationaux le niveau de vie de toutes les nations s’accroîtrait mécaniquement, chaque pays se spécialiserait dans ce qu’il a de meilleur, la concurrence entre nations se développant harmonieusement par une hausse des salaires et des conditions dans les pays pauvres. Le résultat de cette pétition de principes, c’est que l’humanité toute entière est censée profiter de la mondialisation, cependant que les zones riches, dont l’Europe, conserveraient leur avance par rapport aux pays émergents grâce à la prééminence de leur recherche et de leur formation. Le problème, c’est que cette vision n’a pas grand-chose à voir avec ce qui est en train de se produire.
Ceux qui soutiennent cette approche – et qui prétendent par exemple que les délocalisations d’activités constituent un phénomène marginal ! – oublient une donnée centrale : pour la première fois dans l’histoire du monde, des Etats (la Chine, l’Inde, à un moindre degré le Brésil) vont posséder à la fois une population immense ainsi qu’une recherche et une technologie excellentes. Cela signifie que l’avance prétendument automatique de l’Europe, ou des Etats-Unis, par rapport à ces nations-continents devient une fausse évidence teintée d’arrogance. Ils produiront à bas coût des biens et des services aussi performants qu’en Europe ou aux Etats-Unis. Comme par ailleurs leur population comporte une « armée de réserve » de plusieurs centaines de millions de personnes pesant durablement sur le marché du travail, la prétendue égalisation rapide des salaires et des conditions ne va nullement de soi. Quant à la révolution des technologies de l’information et de la communication, essentielle pour comprendre la globalisation, elle réduit drastiquement l’importance des coûts de transport et de la distance physique entre les producteurs de biens ou services et leurs clients. Ce qui nous attend et que ressentent vivement les Français quelle que soit la région ou la taille de l’entreprise où ils travaillent, peut se résumer ainsi : presque aucune activité ne sera désormais à l’abri. Avec des conséquences massives sur l’emploi, le niveau de vie, la protection sociale et la cohésion nationale. Lire la suite
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